Et si une ressource suisse largement sous-exploitée pouvait contribuer à protéger temporairement certaines zones glaciaires ? C’est la question qui est au cœur du projet « Keep It Wool », développé par la Summit Foundation en collaboration avec l’Université de Lausanne (UNIL).
Au cours des deux dernières décennies, 40 % de la masse totale des glaciers suisses a disparu, et environ 1 000 petits glaciers ont déjà complètement disparu. Face à ce recul, certaines zones glaciaires sont recouvertes de géotextiles pendant l’été afin de ralentir la fonte locale. En réfléchissant une partie du rayonnement solaire et en limitant les échanges thermiques, ces couvertures contribuent à préserver davantage la neige et la glace.
Cependant, leur composition, principalement à base de polyester ou de polypropylène, soulève des préoccupations environnementales. Sous l’effet du vent, des précipitations et de l’usure, les fibres peuvent se détacher progressivement. L’eau de fonte peut alors les emporter en aval, où ces particules peuvent entrer dans le cycle de l’eau et, potentiellement, dans la chaîne alimentaire.
Une ressource locale qui reste largement sous-exploitée
Dans ce contexte, la Summit Foundation a décidé d’étudier le potentiel de la laine de mouton en tant qu’alternative biodégradable aux géotextiles synthétiques.
En Suisse, une grande partie de la laine produite ne trouve actuellement pas de débouchés. Les moutons étant principalement élevés pour leur viande, leur lait ou l’entretien des paysages, la laine est souvent considérée comme un sous-produit de faible valeur : selon les estimations disponibles, jusqu’à 70 % de cette laine pourrait ainsi finir par être incinérée ou compostée.
Pourtant, la laine est un matériau naturel, renouvelable, biodégradable et isolant, ce qui en fait une ressource locale intéressante pour de nouvelles applications. Le projet vise donc à déterminer si elle peut contribuer à réduire l’utilisation de matériaux synthétiques pour certaines mesures de protection temporaires en haute montagne.
« Nous souhaitions explorer une alternative aux bâches synthétiques utilisées pour protéger temporairement certaines zones glaciaires. La laine nous a semblé particulièrement intéressante : c’est une ressource locale et naturelle qui est aujourd’hui largement sous-valorisée, et nous pourrions peut-être lui donner une nouvelle utilité tout en réduisant notre dépendance aux matériaux synthétiques. » – Laurent Thurnheer, directeur et fondateur de la Summit Foundation.
De l’idée au glacier
Le projet a vu le jour en 2025 dans le cadre du partenariat entre la Summit Foundation et le Centre interdisciplinaire de recherche sur la montagne (CIRM) de l’Université de Lausanne. Ce sujet a été proposé comme projet encadré à quatre étudiants du master en tourisme et du master en géographie – Territoires et environnements de montagne : Maxime Galley, Elliot Gaffiot, Jose Bastidas et Léonard Duloube.
Pendant plusieurs mois, ils ont collaboré avec la fondation pour transformer cette idée en une expérience concrète : identifier une source d’approvisionnement en laine locale, trouver un partenaire capable de fabriquer les prototypes, choisir un site d’essai et réunir l’expertise scientifique et technique nécessaire. Cette approche a permis, dès le départ, de mettre en relation la recherche universitaire avec les enjeux environnementaux et les réalités du terrain.
« Le projet “Keep It Wool” nous a permis de mettre en pratique les connaissances acquises au cours de notre master pour relever un défi montagnard très concret. Travailler avec les acteurs locaux et passer de l’idée à l’expérimentation, tout en découvrant le potentiel d’une ressource locale telle que la laine suisse, confère à notre formation une dimension particulièrement pratique et interdisciplinaire. » – José Bastidas, étudiant en master de géographie – Territoires et environnements de montagne à l’UNIL
200 m² de laine testés à Glacier 3000
Le 22 juin 2026, deux prototypes fabriqués par Fisolan AG ont été installés à Glacier 3000. D’une densité respective de 400 g/m² et 750 g/m², chacun couvre une superficie de 100 m², soit un total de 200 m² de matériau testé dans des conditions réelles de haute montagne, par rapport à une couverture géotextile classique.
Des études menées sur les géotextiles ont montré qu’ils pouvaient réduire la fonte de 50 à 70 % sous la couverture. Des mesures sont effectuées toutes les deux semaines afin d’évaluer à la fois la durabilité du matériau et sa capacité à limiter la fonte estivale de la neige et de la glace.
Les premières observations ne font apparaître que des différences minimes entre les deux solutions testées. Ces résultats préliminaires laissent penser que la laine pourrait constituer une alternative intéressante aux géotextiles synthétiques pour certaines applications liées à la protection des glaciers et à l’agriculture sur neige.
Un projet collectif ancré sur le terrain
Cette expérience s’appuie sur un réseau de partenaires complémentaires. L’Association Filature de l’Avançon (AFA) a contribué à ancrer le projet dans le secteur de la laine, Fisolan AG a fabriqué les prototypes et Glacier 3000 les a installés sur place. Mathias Huss et Mauro Fischer, de GLAMOS, ont apporté leur expertise scientifique pour définir le dispositif expérimental et les mesures à effectuer sur le terrain. Le projet a également bénéficié du soutien du Chèque-innovation d’Innosuisse.
Cette même approche de réutilisation des ressources s’étend à l’installation elle-même : les prototypes sont maintenus en place à l’aide de sacs de malt réutilisés, modifiés à Vevey par un tailleur, puis remplis de gravier pour servir de lest sur le glacier.
Explorer une alternative, et non une solution miracle
Le projet « Keep It Wool » n’a pas pour vocation, à lui seul, d’apporter une réponse au problème de la fonte des glaciers. L’objectif est plus précis : lorsqu’une protection temporaire de la neige ou de la glace s’avère nécessaire, est-il possible d’en réduire l’impact environnemental en privilégiant des matériaux naturels issus de filières locales ?
Aujourd’hui, les géotextiles ne couvrent qu’environ 0,02 % de la superficie des glaciers suisses et permettent de préserver environ 300 000 m³ de neige par an, une quantité très limitée comparée aux près d’un milliard de m³ de glace perdus chaque année. Étendre ce type de protection à une échelle suffisamment grande pour influencer de manière significative le recul des glaciers entraînerait également des coûts estimés à plus de 1,5 milliard de dollars américains. Même à grande échelle, cette approche ne permettrait pas d’enrayer la disparition progressive des glaciers due au réchauffement climatique. La réduction des émissions de gaz à effet de serre reste donc le principal levier pour limiter leur recul à long terme.
En menant une idée née dans un cadre universitaire jusqu’à une expérience de terrain à grande échelle, la Summit Foundation et l’UNIL ouvrent une voie concrète pour repenser certains matériaux utilisés en milieu montagnard, avec l’ambition d’allier innovation, rigueur scientifique et adaptation aux réalités du terrain.
Source : Communiqué de presse